Arrow
Arrow
ArrowArrow
Slider
Sa vie son oeuvre

Une existence solitaire

Sa vie

Chapitre 6

Une existence solitaire

balcon

Louis II sur le « Söller », le balcon de Neuschwanstein. Portrait « der Einsame » par Ferdinand Leeke, 1890


Déjà attiré par la solitude, Louis s’y adonnera pleinement après l’intégration de la Bavière à l’empire allemand en 1870. Le monde l’écoeurait et il avait envie plus que jamais de contrecarrer cette laideur en bâtissant des châteaux qui devaient être la réponse par l’Art au monde politicien. Dès lors, Louis vivra comme il l’entend en gouvernant loin de Munich. C’est l’état qui devra venir à lui dans ses chères montagnes.

On ne lui pardonnera pas cette incartade aux règles du pouvoir : la légende du « roi fou » sera petit à petit propagée. Toutes ses particularités seront interprétées dans le mauvais sens, sa propension à vivre la nuit, son goût pour la beauté, ses dépenses, ses rapports avec ses domestiques, ses habitudes vestimentaires, langagières, son caractère, etc…

Tout au long de sa vie, le roi ne perdra jamais sa lucidité, en revanche, il fit trop confiance à des gens indignes comme Holnstein, Mayr, Hesselschwerdt, ou Ziegler. Ils le trahiront quand le vent tournera. Ce sont des serviteurs corrompus qui attendent le moment propice pour l’accabler. On racontera tout ce qu’il est possible de raconter, et ces rumeurs persistent encore aujourd’hui alors qu’il est facile de démontrer le contraire.

Les journaux intimes du roi, au nombre de neuf (voir la rubrique Annexes et documents), devront apporter la preuve de son homosexualité, alors que rien ne permet d’en tirer la moindre certitude.

Pour résumer le peu de passages qui nous sont parvenus (environ 33 pages faussées, manipulées sur plus de 400 écrites par Louis), et qui pourtant sont censés condamner le roi sans appel, il n’est question que de masturbation et pas une seule fois d’un quelconque rapport intime. Il faut se donner la peine d’analyser le texte : Louis condamne formellement l’amour charnel, et lorsqu’il parle par exemple de « l’amour et l’amitié » qu’il porte à Richard Hornig, il ne faut pas comprendre cet « amour » comme une relation coupable. Au contraire, il s’agit d’un degré supérieur de l’amitié, une sorte d’abandon spirituel total qu’exige le roi de la part de son ami. Louis emploie un langage codé, et derrière les accusations de « baisers » on ne peut rien déduire de particulier.

Tout baiser qui n’est pas appliqué à un objet « sacré »est considéré par Louis comme profane et par conséquent comme « sensuel ». Ainsi, le simple fait de témoigner son affection par une accolade ou une embrassade est ressenti comme une malédiction. Louis maudit ces « baisers » et les considère comme impurs car ils réveillent en lui un besoin de tendresse qui le conduit presque toujours à l’autoérotisme.

Quand le roi écrit dans son journal 8 : « un baiser, pur réceptacle de l’amitié et de l’amour de Richard », il met sur le même plan ce « baiser » et cet « amour » que sur celui de « pur réceptacle » ; il ne s’agit donc pas d’amour charnel ni même d’un attouchement sensuel. Louis n’emploie pas les mêmes termes pour qualifier l’amour pur, autrement dit une amitié supérieure, et l’amour sensuel, damné entre tous, que représente la masturbation.

En clair, terrorisé et mortifié par sa tendance à l’autoérotisme, Louis n’a jamais pu avoir la moindre prétention à une relation homosexuelle, ce que prouvent les journaux après une lecture attentive. Louis condamne l’amour sensuel quel qu’il soit.

Par conséquent, se poser la question de l’homosexualité du roi est une fausse question.

Sa proximité envers les hommes n’est que le résultat de son éducation presque exclusivement masculine, et aussi probablement de troubles narcissiques issus de l’enfance qui le poussent toujours vers des gens de son sexe, comme une sorte de miroir idéal à ce qu’il voudrait être. En aucun cas ces rapports ne sont caractérisés par la jouissance coupable. Louis n’a jamais non plus été « fou », ce n’était ni un paranoïaque, ni un schizophrène, mais un homme devenu dépressif, blessé dans ses convictions d’idéal, victime de sa propre sensibilité.

Ses soi-disant billets incohérents proviennent de la dictée de tel ou tel domestique corrompu ou bien ont été purement et simplement arrachées de leur contexte véritable. Le roi ne battait pas non plus jusqu’à la mort ses serviteurs : colérique et exigeant, il pouvait lui arriver tout au plus de se laisser aller à une ou deux gifles dans ses plus mauvais jours. Si les fautes avaient été plus graves, comme on a pu le prétendre sans plus ample informé, pourquoi alors avoir attendu 1885-86 pour parler ? Même avant cette date, le roi, dont la situation était déjà critique, n’aurait rien pu faire contre de telles accusations si elles avaient été fondées. Or, 1885 est bien la date qui marque le début effectif de la campagne de dénigrement contre lui.

Le grand tort du roi est d’avoir voulu vivre comme il l’entendait, en méprisant les joutes politiques. Devenu gênant, on l’élimina purement et simplement.

© Copyright 2015 Elisabeth Fontaine-Bachelier